mercredi 7 avril 2010

CIAO FRANCESCO CONZ



















Je pourrais dire que dans la grande aventure d’une femme lettriste, nombre de moments sont inoubliables, mais je crois que le souvenir de la manifestation de Milano Poesia a été particulièrement marquant parce qu’il s’est agi d’organiser la venue d’Isidore Isou à Milan, ce qui était un événement considérable.
Nous étions en mai 1985 et pour participer à cette grande manifestation de poésie contemporaine, Isou, dans la nécessité rigoureuse qu’il s’imposait à ne pas perdre inutilement son temps afin de se consacrer pleinement à son effervescence créative, avait exigé de prendre l’avion. Or, cette prise en charge n’avait été prévue par les promoteurs pour aucun des participants. Il faut comprendre que chez les artistes célèbres – et non immortels, comme Isou lui-même se plaisait à les qualifier – de cette époque prédominait alors l’idéologie du « bien-être ensemble pour vivre des émotions dans le présent ». Finalement, c’est à l’issue de maints efforts de persuasion engagés par moi-même auprès des responsables du festival qu’Isou fut traité comme la « Star » réelle qu’il était. Ce qu’il démontra encore à cette occasion. Plusieurs de ses films et de ceux des cinéastes lettristes avaient également fait l’objet d’une programmation spéciale à la Cinémathèque.
C’est donc à la Rotonda de la Besagna de Milan que le créateur du Lettrisme offrit au public un spectacle d’une hardiesse dont il était le seul capable. Sous le titre de Contre les positions réactionnaires, néo-nazies, de la poésie sonore, il s’agissait pour lui de donner des arguments sur la réalité falsificatrice et arriérée de la poésie sonore.
Roland Sabatier et moi-même l’accompagnions et juste avant son entrée sur scène, il nous confia, avec le sourire enfantin et malicieux bien connu de ses proches, qu’il s’apprêtait à accomplir une action d’éclat.
Debout au centre de l’immense scène, il commença à improviser ses critiques à l’égard de la poésie incriminée tout en défaisant, très lentement, sa cravate, puis, les uns après les autres, tous ses vêtements. A l’exception de son slip, Isou est alors apparu entièrement nu.
Entre-temps, je l’avais rejoint à sa demande pour l’aider à disposer soigneusement ses différents effets, au fur et à mesure qu’il me les remettait, sur une chaise préalablement placée près de lui. Isou était, donc, quasiment nu sur la Rotonda, mais son œuvre n’était pas achevée pour autant. Alors que tous les spectateurs pensaient qu’il allait quitter la scène, Isou, tout en continuant ses critiques verbales, entreprit de remettre un à un ses vêtements. Et ce n’est finalement que lorsqu’il eut renoué sa cravate que son intervention prit fin. Tandis que le public l’acclamait, un homme élégant, vêtu de blanc qui, depuis le début du récital, dans une des coulisses latérales, s’était joint à Sabatier et à moi, s’est précipité auprès du créateur du Lettrisme pour, après l’avoir embrassé, s’emparer du micro afin de signifier à l’assistance l’importance considérable d’Isou qu’il présentait comme le « père de la poésie phonétique ».
Cet homme, c’était Francesco Conz, qui s’était auparavant présenté à nous comme un éditeur et un collectionneur d’avant-garde de Vérone.
Ce sont là mes souvenirs de cette soirée dont je conserve toujours une image très présente. Depuis et à plusieurs reprises, l’occasion m’a été donnée de revoir Francesco Conz, notamment à Vérone. Récemment, soucieuse de savoir ce qu’il avait retenu lui-même de cette soirée, je lui ai demandé d’en témoigner et, en même temps, d’évoquer ses rencontres et son travail avec les artistes femmes du mouvement lettriste.
Aujourd’hui, me parvient par courrier la réponse que Francesco Conz a faite à ma demande au sujet de ses souvenirs de Milano Poesia. Je la reçois avec joie et la reproduis avec son accord: « Ma première rencontre avec le Lettrisme et Isou a eu lieu à la Rotonda della Besana où se déroulait la manifestation Milano Poesia. Pour avoir fréquenté les poètes visuels, sonores et concrets du début des années 70, j’avais déjà assisté à de nombreuses rencontres poétiques, dont plusieurs organisées par moi, et naturellement, on en arrivait, souvent à parler du Lettrisme, mais presque toujours avec des mots de dédain et d’incompréhension. Comme mes éditions et ma collection se sont développées autour des conseils et des opinions des artistes avec lesquels je travaillais, je m'étais bien gardé de m’approcher de ce mouvement. Hélas! Mais, grâce à cette rencontre avec Isou, et indirectement avec Caron, qui assistait ce jour-là le créateur du Lettrisme, je me suis rendu compte que la réalité artistique était différente de celle que je croyais. Il y avait beaucoup de monde dans la Rotonde. Le programme était très riche et très intéressant et ne présentait pas seulement des interventions des poètes des différents courants contemporains, mais aussi de Fluxus, et particulièrement de Joe Jones. Isou monte sur scène à son tour et commence à se déshabiller en donnant ses vêtements à Caron qui les range sur une chaise. Puis il se rhabille lentement. Malheureusement son intervention n'avait pas été introduite par quelques explications et le public qui ne connaissait pas le Lettrisme, prenant les choses d’une manière folklorique et amusante, commença à rire. Ce qui m’avait touché profondément, notamment pour le respect qu’on doit manifester pour l’œuvre de tout artiste. Je dois dire, qu’à ce moment-là, j’avais commencé à lire le roman d’Isou, « Initiation à la haute volupté », qui m’avait passionné et dans lequel j’avais vu clairement, derrière les images, se dissimuler un homme bien encré dans son temps. Déjà, grâce à Nitsch, Mühl, Brus, Schwarzkögler, j’avais commencé à comprendre l'importance de la "déstatualisation" de l’érotisme et, à présent, je voyais qu’Isou y faisait face avec une ironie poétique; ce problème allait de pair avec le bigotisme qui persistait dans toute l’Europe et qui causait malaise et frustration chez les jeunes.
A cette époque, je ne savais pas encore qu’Isou avait déjà écrit, en 1947, un livre d'économie politique extrêmement important, « Le Soulèvement de la Jeunesse », et je vois, maintenant, clairement, que tout ce qui s'était fait en 1968, était l’oeuvre des artistes, des écrivains, des philosophes, et non des agit-prop sociaux devenus, plus tard, syndicalistes et faux auteurs de cette révolution politique inutile. Pour revenir à la soirée de Milan, je me souviens être monté sur scène et avoir insulté le public (j’aurais pu l’appeler "sous-dada", si j’avais connu ce terme), puis avoir pris la défense d’Isou qui s’imposait comme un grand créateur depuis son arrivée à Paris en 1945. A la différence d’autres mouvements artistiques, le Lettrisme a largement accueilli les femmes qui ont souhaité participer à la vie de ce mouvement. C’est le cas Guy Vallot, à la fin des années quarante, de Micheline Hachette, puis de Woodie Roehmer et, plus près de nous, d’Anne-Catherine Caron. Je ne pense pas que les hommes lettristes aient apprécié suffisamment la valeur de ces femmes qui auraient pu sans doute concevoir une oeuvre plus importante, même s’il faut reconnaître que leur travail commence aujourd’hui à être compris dans le contexte de leur vie et de la situation économique, politique et religieuse dans lesquelles elles ont vécu ou vivent encore. Depuis sa création, l’Archivio Conz a collaboré avec des artistes femmes, comme par exemple, Alison Knowles, Charlotte Moorman, Mieko Shiomi, Takako Saito, Carolee Schneemann, Esther Ferrer, et, dès la fin des années quatre-vingts, j’ai voulu développer un programme d’édition d’oeuvres de femmes lettristes, notamment de Micheline Hachette. Malheureusement, sa mort prématurée dans un accident de voiture a interrompu la possibilité de développer notre collaboration. Cela demeure un point noir, resté irrésolu, dans le programme culturel de mes éditions et de ma collection. J'ai également accueilli Woodie Roehmer, à Vérone, en 1999. A cette occasion, je lui ai proposé d'éditer un album de sérigraphies à partir des oeuvres de méca-esthétiques qu'elle avait réalisées dans la maison-musée des collines véronaises, à côté d'autres artistes femmes. Cette fois encore, sa disparition subite m'a empêché de concrétiser ce projet. Sa personnalité m’avait profondément touché, de même que sa disponibilité liée à une force créatrice remarquable. La dernière artiste lettriste venue à Vérone est Anne-Catherine Caron qui a participé à la création des Pianoforti lettristi, avec les autres membres du groupe qui avaient fait le déplacement, à l’exception de Lemaître, qui avait réalisé son piano à Paris, et de Sabatier, dont l'oeuvre conçue également à Paris a été concrétisée sur place, à l'Académie des Beaux-Arts de Vérone, par Caron. A cette occasion, nous avons produit une vidéo, un catalogue et une importante documentation photographique qui restera dans l’histoire du mouvement, qui se révèle grâce à d’autres, mais aussi à moi, toujours vivant et encore capable de dynamisme. Après le projet des pianos, tous les artistes se sont retrouvés, par la suite, dans la Villa palladienne Fraccaroli, près de Vérone, pour réaliser de nouvelles installations et participer à une "Super-fête" qui reprenait, sur une idée d’Isou, le concept inauguré au "Tabou" de Saint-Germain-des-Prés. A cette occasion, Anne-Catherine Caron a proposé « Interdit de cracher sur Isou ». Là encore, la manifestation s’est accompagnée d’une ample documentation photographique et vidéo. De nombreuses autres expositions consacrées aux femmes lettristes ont été réalisées, notamment en Italie, au Musée d’Art Contemporain d’Albisola, en 2003, à l'initiative, là encore, d'Anne-Catherine Caron, et je suis heureux que Carlotta Cernigliaro les accueille aujourd'hui dans sa magnifique villa de Biella, à la suite des expositions consacrées à Ferlinghetti, Chopin et Isou. »
Conz est passionné. Il aime ses artistes et, comme artiste, je l’aime beaucoup.
(Anne-Catherine Caron, Murmure de femmes autour du Lettrisme in Il Lettrismo al di là della femminilitudine, Ed. Zero Gravita, Villa Cernigliaro di Sordevolo, 2008).
Francesco Conz nous a quittés le lundi 5 avril 2010 à Vérone.

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