dimanche 17 novembre 2013

ROLAND SABATIER : « LORSQUE J’EXPOSE AU CENTRE POMPIDOU, JE NE ME DEMANDE PAS SI J’EXPOSE CHEZ UN ANCIEN PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE… »


Présent jusqu’au 9 février de l’année prochaine dans le Pavillon d’expositions temporaires de la Fondation du Doute à Blois, Roland Sabatier expose plusieurs de ses « Œuvres de pédagogie esthétique », de 1988-1990, dont certaines sont inédites. Sur le double plan du thème et des formes, cette exposition insolite est de nature à susciter de nombreuses interrogations. J’endosse mon cartable et après avoir aiguisé mes crayons, je me rends à Blois afin de questionner l’artiste sur ce qu’il peut encore nous apprendre sur l’art. (Anne-Catherine Caron)

Ainsi, contre les idées reçues, avec ton exposition tu laisses entendre que l’art peut s’apprendre.
RS. – Plus que jamais. L’art, comme la chimie ou la physique, est un cadre de recherches fondamentales. Imagine-t-on un chimiste qui ne connaîtrait pas l’histoire de la chimie et qui affirmerait que son éprouvette, parce qu’elle serait ovale, représenterait une création dans sa discipline ? En l’état, c’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui encore dans l’art contemporain.

Pourtant, de nombreuses réflexions actuelles substituent à l’histoire de l’art une étude des œuvres.
RS. -  Les œuvres s’inscrivent dans une histoire organique et c’est elle qui donne un sens aux œuvres. Ignorer cette dernière conduit à méconnaître ce qui existait déjà et à le recommencer sans comprendre que cette histoire n’a jamais été celle d’un même recommencement, mais bien celle d’une succession de dépassements.

Comment concilier la pédagogie qui est exactitude avec l’art qui est harmonie ?
RS. – Implicitement, toutes les œuvres d’art sont des manières de cours sur l’art. La preuve est que tous les chefs de file ont eu des élèves ou des disciples qui sont partis des formes premières auxquelles ils ont apporté des nuances créatrices. Ici, avec les dix-sept œuvres présentées, cette notion devient explicite et s’affirme comme le thème, le sujet, de ces réalisations dont l’objectif primordial demeure la manifestation des expressions formelles de l’art des multi-signes concrets de l’hypergraphie et des signes virtuels de l’infinitésimal.

Que faut-il attendre de ces œuvres de pédagogie esthétique ?
RS. – Que sur des points esthétiques divers et à partir des exemples que je donne, quelques-uns au moins prennent conscience de la complexité de l’art et de la nécessité de l’envisager autrement que par le goût, qui d’ailleurs est provisoire et formé arbitrairement à partir du milieu ambiant, ou au travers de données extra-esthétiques, comme la psychanalyse, le structuralisme, la linguistique ou un quelconque contexte politico-social dont la force explicative parle sur l’art et non de lui.

Toutes les œuvres présentées me semblent témoigner d’un paradoxe. Elles sont à la fois simples et très compliquées.
RS.- Elles sont portées par ce qu’elles ont à dire et le reste vient comme il peut. Sous un certain angle elles sont élémentaires, sous un autre, elles se dévoilent comme complexes.

Tu exposes à La Fondation du doute. N’est-ce pas un peu comme si tu exposais chez Ben qui en est à l’origine?
RS. – Pas une seconde. Lorsque j’expose au centre Pompidou, je ne me demande pas si j’expose chez un ancien Président de la République qui était passionné par « l’art optique ».

Certains  pensent qu’avec ton film dit « de bouts de ficelles » qui figure dans l’exposition tu te moques un peu du cinéma actuel et de ses pseudo cinéphiles.
RS. – Un tel jugement n’est pas à exclure et, sur l’œuvre même, il est dit que ceux qui croient cela aillent se pendre avec les ficelles dont ce film est fait. En attendant, persuadé que le cinéma est un art et non un simple divertissement, je m’emploie à le faire évoluer vers les niveaux atteints depuis longtemps par les expressions modernes de la poésie, de la musique, du roman ou de l’art plastique.

Les films que tu présentes en marge de l’exposition ne projettent presque plus rien. Ont-ils le même caractère de destruction ?
RS. – On ne voit qu’un peu et de temps en temps. Par contre, on entend quelque chose plus fréquemment. En fait, ce que l’on voit et que l’on entend, c’est ce qui reste, des détails du son ou de l’image qui étaient autrefois écrasés par le sujet et qui, dans ces films, occupent une place centrale.

Et les spectateurs, comment se comportent-ils ? Ils doivent se faire entendre.
RS. – Certainement ! Mais, depuis le début du siècle les spectateurs et les amateurs les plus profonds ont fini par s’habituer à des peintures sans peinture, à de la musique sans instrument, à des romans sans suite cohérente, pourquoi ne s’habitueraient-ils pas à voir des films qui ne montrent rien ou pas grand-chose.

Les  « Œuvres de pédagogie esthétique » ne représentent qu’une des facettes de ton œuvre plastique qui, depuis « Les Erreurs » de 1963, en compte un très grand nombre aux caractéristiques largement très différentes, voire opposées. Serais-tu plusieurs à la fois?
RS. – Parfois je me le demande. Disons que j’ai à cela passé beaucoup de temps et dépensé énormément d’énergie. J’ai toujours cru nécessaire d’agir dans ce sens. La richesse des terrains formels dans lesquels s’inscrivent ces propositions m’a semblé rendre ce foisonnement possible. Après Duchamp et Tzara, la création demande aujourd’hui beaucoup plus d’efforts et de travail qu’il n’en fallait, autrefois, pour devenir un Rimbaud ou un Cézanne.

A l’envisager sur les cinquante années passées, l’ensemble apparaît être particulièrement dense. Qui en comprend le sens et la portée ?
RS. – Je ne le sais pas moi-même. Je laisse cela danser avec les loups (rires).

La préface de Mirella Bandini pose la question de savoir si tu as été absorbé par le Lettrisme ou si c’est toi qui as absorbé ce mouvement.
RS. – Au-delà du paradoxe, le seul problème qui importe est de savoir si j’ai apporté des nuances créatrices dans le Lettrisme. Ce mouvement existait avant moi et, à partir de là, je ne me suis personnellement jamais posé ce genre de question.

Cette même préface nous renseigne sur de belles phrases qu’Isidore Isou a pu écrire sur toi. Ne sont-elles pas trop lourdes à porter ?
RS. – Le concept de créativité qui entoure le Lettrisme m’a appris la modestie et je crois savoir mieux défendre le Lettrisme que je ne me défends moi-même. Si Isou a écrit ces belles phrases, c’est qu’il les considérait comme justes à l’intérieur de ce mouvement et, en cet intérieur, même si l’extérieur le nie ou s’en moque, les notions de louanges ou de critiques se découvrent dans la compréhension d’une dimension nouvelle.

Je pense à une œuvre de la même série, « Relation support/ forme », qui ne figure d’ailleurs pas dans l’exposition, elle est une critique de l’Arte Povera. Pour souligner son insignifiance due à sa surdétermination des supports au détriment des formes, tu suggères l’avènement de l’Arte Ricca. C’est très drôle.
RS. – Plus drôle encore serait de ne parler que des œuvres de cette série qui ne sont pas présentes dans l’exposition.

Comme tu l’as dit un jour juste après la mort d’Isou, il n’y a plus de groupe lettriste, mais seulement un groupe de lettristes. Est-ce toujours le cas ?
RS. – Le groupe garantissait la cohérence et l’unité de ses membres qui, protégés par la rigueur de sa doctrine créatrice de tout compromis diluant et chaotique, a permis toutes sortes d’actions importantes dont nous connaissons aujourd’hui les innombrables retombées bénéfiques. A présent, il semble que ce ne soit plus le cas. J’ai bien tenté la reconstitution du regroupement antérieur, « pur et dur » comme l’on dit, axé exclusivement sur les strictes conceptions du Lettrisme en écartant des trucs comme l’Internationale lettriste qui s’est très tôt opposée à ces conceptions pour s’affirmer avec quelque chose d’autre qui n’était plus le Lettrisme. C’était en 2010 à l’occasion de l’exposition « Lettrisme : vue d’ensemble sur quelques déplacements précis » que j’avais organisée à la Villa Tamaris. Des influences extérieures ont jugé cette position discutable au prétexte qu’à leurs yeux plusieurs « lettrismes » pouvaient coexister. C’est faux et je trouve que beaucoup de choses qui se font sous la dénomination du Lettrisme n’ont rien à voir avec les contenus réels de ce mouvement et cela, souvent, avec l’assentiment de certains lettristes, comme ce fut le cas, par exemple, pour l’exposition au Passage de Retz. Comment faire valoir l’originalité des innombrables apports du Lettrisme si on l’expose au cours de rétrospectives aux côtés des collages sous-dadaïstes des « métagraphies » dites « influencielles » ?

Pour finir, quelle est la raison pour laquelle, fréquemment et particulièrement dans ton site personnel, ton nom est toujours associé au terme de « lettrisme » ?
RS. – La raison est qu’il y a trop de Sabatier et pas assez de Lettrisme.

Blois, le 8 novembre 2013.
Voir aussi : RIPOSTE LETTRISTE : LE CINEMA DE ROLAND SABATIER
http://ripostelettriste.blogspot.fr/2013/11/le-cinema-de-roland-sabatier.html

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